Le Met Gala 2027 devait rendre hommage à l’un des plus grands génies de la mode contemporaine. Au lieu de cela, il est devenu une épreuve pour le Metropolitan Museum of Art lui-même. L’exposition « John Galliano: Horizons » a été annulée après une vague de critiques concernant les propos antisémites et racistes tenus par le créateur il y a 15 ans. Le problème, c’est que Galliano, en 15 ans, n’a pas seulement eu le temps de présenter ses excuses. Il a aussi réussi à reconstruire sa carrière et à créer certaines des collections les plus extraordinaires de sa génération.
Cela devait être l’une de ces expositions qui définissent la saison. Au printemps 2027, le Costume Institute du Metropolitan Museum of Art devait raconter l’histoire de quatre décennies de création de John Galliano. De sa collection de fin d’études à Central Saint Martins, en passant par Givenchy et Dior, jusqu’à Maison Margiela. « John Galliano: Horizons » aurait été seulement la troisième exposition monographique du Costume Institute consacrée à un créateur vivant, après Yves Saint Laurent et Rei Kawakubo.
Le Met Gala 2027 annule l’exposition John Galliano: Horizons
Au lieu de l’inauguration de l’exposition, c’est une annulation. Met Gala 2027 annule l’exposition Galliano. Cette décision a immédiatement déclenché un débat bien plus vaste qu’une simple controverse autour d’un créateur. Un musée a-t-il le droit de célébrer le génie artistique d’une personne qui s’est rendue coupable de comportements moralement inacceptables? Quinze années de remords, de travail sur soi et de réhabilitation professionnelle comptent-elles? Et enfin: un musée d’art doit-il avant tout juger l’œuvre? Ou bien la moralité de l’artiste est-elle tout aussi importante?

Le Met avait de nombreuses raisons d’être prudent. En 2011, Galliano a été enregistré lors d’une tirade antisémite dans un bar parisien. Il a été licencié de chez Dior. Par ailleurs, un tribunal français l’a reconnu coupable d’injures publiques à caractère raciste et religieux. Il ne s’agissait donc pas d’un simple commentaire malheureux que l’on pourrait attribuer à un élan d’émotion. C’était un scandale. Il a mis un terme à l’une des carrières les plus importantes du monde de la mode.
Sauf que l’histoire de Galliano ne s’arrête pas en 2011
Après sa chute, le créateur a suivi une thérapie. Il a présenté publiquement ses excuses et, au fil des années, a systématiquement tenté de regagner la confiance. Il est revenu dans le monde de la mode grâce à Maison Margiela et, pendant une décennie, a prouvé que son talent n’était pas simplement le fruit de sa position dominante chez Dior. Bien au contraire. Chez Margiela, il a créé de nouvelles collections. Pour de nombreux critiques, celles-ci comptaient parmi les événements les plus importants de la mode contemporaine. Son défilé haute couture de 2024 est entré dans l’histoire.
C’est ici que commence la partie inconfortable…
On peut considérer les propos de Galliano comme odieux tout en reconnaissant que son œuvre artistique est exceptionnelle. On peut condamner l’homme sans prétendre que ses collections ont soudain cessé d’exister ou perdu leur importance pour l’histoire de la mode. L’un n’annule pas l’autre.
Et pourtant, c’est exactement à ce problème que s’est heurté le Met. Le musée a d’ailleurs tenté de créer une exposition qui ne serait pas un simple monument au créateur. Dans les annonces de « Horizons », on retrouvait aussi son histoire de chute, de responsabilité et de retour. Le problème, c’est qu’avec le Met Gala, la frontière entre « nous étudions l’artiste » et « nous honorons l’artiste » est pratiquement inexistante. L’exposition du Costume Institute est en effet le thème de l’un des événements de pop culture les plus spectaculaires au monde. Et soudain, le projet muséal a cessé d’être une simple exposition. Il est devenu une déclaration.
Les critiques ont estimé que le Met ne devrait pas placer Galliano à une telle position, surtout à une époque de montée des tensions liées à l’antisémitisme. Le fait que le gala prévu devait avoir lieu pendant Yom HaShoah a jeté de l’huile sur le feu. Le jour du souvenir des victimes de la Shoah. Une opposition politique et sociale ferme s’est manifestée à New York, notamment de la part de la présidente du Conseil municipal, Julie Menin, fille d’un survivant de la Shoah. Jonathan Greenblatt de l’Anti-Defamation League a également pris part au débat.
C’était le moment où la question a cessé d’être uniquement une affaire de mode. Car il y a une différence entre regarder un créateur controversé dans un musée et faire de lui la figure centrale d’un événement organisé par l’une des institutions culturelles les plus influentes d’Amérique.
Fait intéressant, les réactions du monde de la mode n’ont pas été unanimes. Pour une partie du milieu, la décision du Met est un geste évident de responsabilité. Pour d’autres, elle représente un précédent dangereux. Si un créateur, quinze ans après un scandale, après des excuses et de nombreuses années de travail, peut être exclu de l’histoire muséale, qui sera le prochain? Et où s’arrête la responsabilité des institutions et où commence la culture du jugement permanent des artistes?
Réaction du créateur
Sam Galliano n’a pas attaqué le Met. Au contraire, il a accepté la décision, assumant une nouvelle fois la responsabilité de la douleur causée par ses paroles. Il a également souligné qu’il ne souhaitait pas que la discussion à son sujet détourne l’attention du travail du Costume Institute. Anna Wintour a qualifié sa décision de courageuse et l’a soutenue.
Et c’est précisément ce qui rend cette histoire plus complexe qu’un récit classique de la « cancel culture ».
Galliano ne prétend pas avoir été traité injustement. Il n’essaie pas de blanchir son passé. Il ne dit pas que son talent devrait le protéger des conséquences. Et pourtant, il reste l’un des créateurs les plus influents des quatre dernières décennies.
Le Met aurait-il donc dû annuler l’exposition?
On peut dire que oui. Le contexte compte, la symbolique compte, et le musée a le droit de considérer qu’à un moment donné, le coût d’un tel événement est trop élevé. Mais on peut aussi poser une autre question. Est-ce précisément pour cette raison que le musée n’aurait pas dû organiser cette exposition? Non pas pour réhabiliter Galliano, mais pour montrer toute la contradiction de son histoire.
Car la plus intéressante exposition sur Galliano n’aurait pas besoin de dire: « voici un génie à qui l’on a pardonné ». Elle pourrait demander: que faire d’un génie qui est tombé? Un artiste peut-il changer? Les excuses ont-elles une date d’expiration? Une personne peut-elle regagner la confiance professionnelle, même si tous ceux qu’elle a blessés ne sont pas prêts à lui pardonner? Et un musée a-t-il le devoir de préserver l’histoire de l’art avec ses protagonistes gênants, ou doit-il décider lesquels d’entre eux on a encore le droit d’admirer?
Ce sont des questions bien plus intéressantes qu’un énième tapis rouge.
Et c’est pourquoi la décision du Met pourrait s’avérer plus problématique pour le musée lui-même que pour Galliano. Le créateur cumule une décennie de succès chez Maison Margiela, une nouvelle collaboration avec Zara et un statut qu’un simple communiqué de presse ne saurait effacer. Sa place dans l’histoire de la mode ne dépend plus d’une seule exposition. Le Met, en revanche, doit désormais répondre à la question qu’il s’est lui-même posée. Un musée est-il un lieu où l’on ne présente que des personnes que l’on peut admirer sans réserve, ou bien un lieu où l’on tente aussi de comprendre ceux dont l’admiration exige de nous un effort moral?

